Autrans'98 - Cyberéflexion du mouvement social
Retour TR Citoyenneté
Un site Internet,
miroir de la lutte des Sans-papiers

Lorsque les CRS ont enfoncé les portes de l'église Saint-Bernard à Paris le 23 août 1996, il s'est passé deux choses. D'un côté, le gouvernement de l'époque mettait un terme à l'occupation de l'église par les sans-papiers. D'un autre côté, dans le même mouvement, les sans-papiers de Saint-Bernard accédaient ce jour-là à une célébrité planétaire. Les nombreux journalistes de télévision de différentes nationalités, présents sur les lieux au moment de l'assaut, ont donné à l'événement une médiatisation considérable.

C'était le souhait du gouvernement. Il avait choisi d'afficher une grande fermeté dans le traitement de ce dossier, et de le faire savoir le plus loin possible. La mise en scène de l'évacuation de Saint-Bernard traduisait dans les faits les paroles prononcées peu de temps auparavant par Jacques Chirac lors de son discours du 14 juillet 1996: ┤Il faut donc donner un signal politique fort pour que ceux qui seraient susceptibles de venir comme émigrants clandestins sachent que les émigrés clandestins n'ont plus leur chance en France.¬

L'ironie du sort veut que sur le plan de la médiatisation, les intérêts des sans-papiers convergeaient avec ceux du gouvernement. Depuis le début de leur mouvement, le but des sans-papiers étaient précisément d'envoyer des signaux en direction du gouvernement et de l'opinion publique, pour attirer l'attention sur l'absurdité de leur situation. Le mouvement des sans-papiers consistait à ┤ sortir de l'ombre ¬, comme le rappelle le titre du livre écrit par l'un d'entre eux, Mamady Sané (1). La toute première action des sans-papiers avait elle-même agi comme un signal : c'est en voyant à la télévision les images des Africains de Montreuil occupant l'église Saint-Ambroise le 18 mars 1996, que beaucoup avaient rejoint le mouvement (ce fut le cas pour Mamady Sané le jour-même, et pour Ababacar Diop le lendemain). Dans les premières semaines de la lutte, Ariane Mnouchkine a apporté son aide à la ┤ mise en scène ¬ de l'action des sans-papiers, afin de lui donner plus de retentissement. L'une de ses initiatives a été de former un ┤ collège de médiateurs ¬ composé de personnalités scientifiques, juristes, ecclésiastiques pour appuyer les démarches des sans-papiers auprès du gouvernement.

Les sans-papiers étaient déjà présents sur Internet avant l'évacuation de Saint-Bernard, et cela n'est pas surprenant, car ils ont su utiliser tous les moyens à leur disposition pour donner à leur lutte l'écho le plus large possible. Mais il y a quelque chose de piquant dans l'utilisation d'Internet par les sans-papiers, à un moment où le développement d'Internet en France est loin d'avoir atteint son point maximum, et où Internet reste encore mystérieux pour une bonne partie de la population française. Car les sans-papiers, eux, viennent pour la plupart de pays où Internet est moins développé qu'en France, et ils pouvaient paraître, pour qui n'y prend pas garde, étrangers à ce nouveau média. Comment s'est déroulée concrètement la mise en place du site Web des sans-papiers et de la liste de diffusion qui lui est associée (2)? Quels ont été les liens entre le monde d'Internet d'une part, et la réalité de lutte des sans-papiers sur le terrain d'autre part? Quel bilan peut-on dresser de cette expérience dans laquelle Internet a servi de prolongement à un mouvement social? Telles sont les questions auxquelles on tentera de répondre ici.

1. La genèse

Le site Internet des sans-papiers de Saint-Bernard et du collège des médiateurs a été créé le mercredi 10 juillet 1996. Le premier texte mis sur le Web était l'Adresse au gouvernement rédigé par les médiateurs. Quelques jours plus tard, j'ai proposé à Ababacar Diop, délégué des familles, de consacrer ce site Web à la lutte des sans-papiers. Je l'ai rencontré à l'occasion du ┤ bal des sans-papiers ¬, organisé le samedi 13 juillet 1996 aux entrepôts de la rue Pajol. Ce fut un coup de chance : Ababacar est informaticien, bien au fait des potentialités d'Internet. D'ailleurs, il m'a répondu : ┤ On est déjà sur Internet ¬. Vérification faite à l'aide des moteurs de recherche, il avait raison. Les Africains sans-papiers ┤ de Saint-Ambroise ¬ étaient déjà présents sur Internet depuis le mois d'avril 1996, à travers un entretien avec Ababacar Diop réalisé pour le site Partenia de Monseigneur Gaillot.

L'idée de faire un site Web entièrement consacré à la lutte des sans-papiers est née en réaction contre l'intransigeance du gouvernement. Le 26 juin 1996, le ministère de l'intérieur annonçait dans un communiqué parcimonieux qu'il n'accorderait que 22 régularisations aux 314 dossiers présentés par les familles. L'occupation de l'église Saint-Bernard au début du mois de juillet 1996 fut la réponse des sans-papiers. Mais pour beaucoup de soutiens français, ce fut aussi le moment d'une prise de conscience que leur combat était juste et qu'il fallait les aider. D'où le mouvement de solidarité avec eux qui s'est développé autour de l'église Saint-Bernard pendant l'été 1996. La création du site Web des sans-papiers en est un exemple.

Le site Web est hébergé sur un serveur privé situé à San-Francisco aux Etats-Unis. Son URL http://bok.net/pajol a été diffusée dans les médias par un communiqué du collège des médiateurs le jeudi 7 août 1996. Elle a été reprise par Libération les 10-11 août 1996 et sur France-Info le 11 août 1996. Les réactions ne se sont pas faites attendre. Les premiers messages de solidarité ont été reçus dans les jours qui ont suivi. L'un de ces messages était signé Léos Carax:


Date: Tue, 13 Aug 1996 12:29:58 +0000

To: pajol@bok.net

Subject: aux sans papiers

X-Url: http://www.bok.net/pajol/sanspap.html#ecrire



mot aux hommes sans papiers :



je pense à vous, qui signifiez tant pour nous, nous les

de-papiers-nantis sans plus de foi, citoyens dégoûtés d'un beau pays

dégoutant



je passerais vous voir, si je n'avais peur de vous fatiguer plus

encoreń?



il fait mocheń nous pourrions faire un feuń que vos amis préparent le

petit bois, nous apporterons le papier : nos cartes d'une identité qui

nous pèsent depuis si longtemps, et plus encore chaque jour que vous

jeunez



Amitiés



Leos Carax

2. Les caractéristiques techniques du site

Techniquement, la réalisation d'un site Web comme celui des sans-papiers est une chose relativement simple. L'hébergement est fourni gracieusement par un serveur privé, qui a accueilli le site après quelques jours passés sur le serveur de l'université de Caen, qui ne souhaitait pas conserver ces pages militantes sur son serveur. Les documents sont mis en page par un noyau de personnes dont certaines ne connaissaient rien au code HTML avant de participer au site des sans-papiers. L'équipe s'est constituée en partie à travers Internet, avec des internautes solidaires proposant leur aide. C'est le cas en particulier des nombreux traducteurs grâce auxquels certaines pages sont accessibles en 11 langues, dont l'esperanto et plusieurs langues africaines (wolof, soninké, bamanankan). Le site Web est complété par une liste de diffusion non modérée, comprenant actuellement 267 inscrits.

Le site Web est constitué principalement de textes et de photos. Les textes sont des communiqués ou tracts des sans-papiers, des textes ou communiqués du collège des médiateurs, des entretiens réalisés avec les délégués (Ababacar Diop, Madjiguène Cissé), des documents liés à la lutte des sans-papiers émanant du gouvernement, des Églises, des associations, etc. Les pages sont illustrées par de nombreuses photos de Pascal Lafay sur le mouvement des sans-papiers. Cette conception sobre du support facilite le chargement des pages sur des ordinateurs et avec des navigateurs peu puissants. Mais doit-on en déduire que le site des sans-papiers est ┤ sous-développé ¬ par rapport aux possibilités actuelles du Web ? Ce serait injuste, car pour les amoureux du multimédia, le site des sans-papiers est également sonore (voix de Jacques Chirac ou d'Ababacar Diop) et animé (clip de l'évacuation d'Ababacar de l'église Saint-Bernard porté par quatre policiers).

Sur Internet, l'action de terrain des sans-papiers a été prolongée par des textes de réflexion. Les textes des sans-papiers ou du collège des médiateurs, qui forment le coeur du site Web, ont été complétés par des analyses de fond, la plupart empruntées à des tribunes parues dans la presse. Pour des journaux comme le Monde diplomatique ou l'Humanité qui mettent systématiquement en ligne leurs articles, il suffisait de pointer vers les textes concernés. Pour Le Monde ou Libération, nous avons obtenu sans difficulté l'autorisation de mettre nous-même des textes sur le Web. Par contre, Le Figaro ne nous a pas autorisé à le faire, invoquant le fait que le quotidien n'avait pas encore de site Internet.

3. De Saint-Bernard au cyberespace

Le contact entre Internet et les sans-papiers de Saint-Bernard est passé par Ababacar Diop. Lorsque le site a été lancé, il est intervenu au cours des réunions hebdomadaires des familles pour expliquer le rôle d'Internet, et le bénéfice que les sans-papiers pouvaient tirer de cette initiative, entre autres pour faire connaître leur lutte par-delà les frontières. Pendant l'occupation de Saint-Bernard, il lisait les messages de soutien reçus sur Internet aux grévistes de la faim pour leur remonter le moral. A cette époque, c'est lui qui dactylographiait les tracts des sans-papiers. Il le faisait dans le local de la rue Pajol où il dormait, à l'aide d'un micro-ordinateur portable qui lui avait été prêté. Dès le début du site Web, les documents écrits par les sans-papiers nous étaient donc fournis par Ababacar Diop directement sous forme informatique. Par la suite, Ababacar a retrouvé tous les textes qu'il avait écrit sur les divers ordinateurs que des associations avaient mis à sa disposition pendant les péripéties des premiers mois du mouvement (de mars à juillet 1996), avant que le site n'existe, et ces textes ont ainsi pu être regroupés sur le Web.

L'une des motivations premières lors de la création du site Web des sans-papiers était de faire connaître les sans-papiers en tant qu'individus. Il faut bien voir qu'à ce moment-là (au début de l'été 1996), les médias traditionnels parlaient des sans-papiers en tant que groupe, mais pas en tant que mouvement d'individus exprimant des idées. Même les délégués comme Ababacar Diop ou Madjiguène Cissé n'étaient pas encore connus du grand public. Le but du site Web était donc de diffuser les textes écrits par les sans-papiers eux-mêmes, et de leur donner directement la parole à travers des entretiens.

A partir de décembre 1996, Ababacar a été connecté à Internet. Pendant plusieurs mois, il a diffusé sur la liste zpajol des informations concernant les sans-papiers ┤ de Saint-Bernard ¬ installés au 32 rue du faubourg Poissonnière. Mais cette participation directe d'un sans-papier à Internet n'a été qu'intermittente. Les contraintes de l'action ont éloigné Ababacar de son ordinateur et de la communauté des internautes pendant plusieurs mois, lorsqu'il a participé aux deux marches d'Angoulême à Paris en juin 1997, et d'Avignon à Paris en août 1997.

Le contenu général du site Web a obéi à une règle simple. Tout ce que nous pouvions nous procurer comme documents, textes, communiqués, etc. émanant des sans-papiers était automatiquement mis sur le Web. Pour le reste, nous choisissions nous-mêmes dans quelle direction il fallait compléter le site (textes de loi, textes de réflexion sur l'immigration en France, etc.). Il faut préciser que le contenu général du site n'a jamais été discuté avec l'ensemble des sans-papiers. La relation entre le site Internet et les sans-papiers a toujours été informelle. Il n'y a pas eu de ┤ commission de l'Internet ¬ au sein du mouvement des sans-papiers. Pour cette raison, le site Internet a été parfois identifié comme ┤ la chose ¬ d'Ababacar. Mais inversement, cette relative autonomie a permis au site de perdurer par-delà les soubresauts qui ont marqué la saga des sans-papiers de Saint-Bernard.

Hormi le cas d'Ababacar, il n'y a pas eu de sans-papiers internautes. Le site Internet ┤ des sans-papiers ¬ est surtout utilisé par des gens ┤ avec-papiers ¬. Mais le mouvement des sans-papiers est aussi une rencontre entre les sans-papiers et les gens avec-papiers qui les ont soutenus. De ce point de vue, le site Internet des sans-papiers apparait comme une ┤ trace ¬ laissée par cette rencontre. Les sans-papiers, quant à eux, avaient clairement conscience des potentialités d'Internet pour porter leur parole au loin. C'est ce qu'ils ont indiqué chaque fois que nous avons réalisé des entretiens avec eux pour le site Web, par exemple en avril 1997, lorsque nous avons interrogé Lamine Dembele sur la tentative de reconduite à la frontière sous chloroforme à laquelle il avait échappé le 10 janvier 1997 (3). Dans les manifestations, on entendait parfois une voix sortant du mégaphone pour rappeler l'URL du site !...

4. Les caprices de l'information

Avant la création du site Internet, pour être informé d'une manifestation ou d'un meeting, il fallait que les grands médias (presse, radio) en parlent, et ne pas rater le moment où ils en parlaient. Le Web était exactement le moyen de remédier au caractère aléatoire de la circulation de l'information. Une page Web donnant les principaux rendez-vous et régulièrement mise à jour était un moyen simple de rendre l'information disponible 24h sur 24, pour quiconque avait un accès à Internet, sans se soucier des caprices des médias traditionnels.

Une autre source d'information a pris une place de plus en plus importante. Il s'agit de la liste zpajol. Toute personne ayant une information peut la diffuser instantanément à tous les membres de la liste en envoyant un message à l'adresse zpajol@rosa.bok.net. Pour éviter de retarder la diffusion de l'information, la liste n'est pas modérée. L'expérience a montré que ce moyen de faire circuler l'information a joué un rôle non négligeable. Voici un exemple de message annonçant une manifestation le jour-même (pour protester contre l'expulsion sous chloroforme), qui avait réuni près de 200 personnes, et à laquelle de nombreuses personnes avaient pu se rendre grâce à la liste zpajol:



Date: Sat, 11 Jan 1997 11:21:54 +0100

Subject:  [ZPAJOL] Re: Bons baisers de Bamako...



La coordination nationale appelle à une manifestation de protestation ce

samedi 11 janvier 1997 à 15h30 à la fontaine des Innocents.

Aujourd'hui, la liste zpajol est devenue l'une des principales sources d'information pour la mise à jour de la rubrique d'actualités du site Web.

Il y aurait encore beaucoup à faire pour exploiter les possibilités d'Internet dans la circulation de l'information. Mogniss H. Abdallah fait observer qu'Internet est sous-utilisé par la coordination nationale des collectifs de sans-papiers (4). Chaque représentant de la coordination dans les différentes régions devrait être équipé d'un accès à Internet, pour pouvoir envoyer directement des informations à la liste zpajol.

5. Les statistiques d'accès

La page la plus visitée du site est la page d'actualités. La fréquentation des autres pages dépend du contexte. Lorsqu'une nouvelle page est introduite, elle arrive en général en tête des statistiques. Le site Web des sans-papiers reçoit en moyenne entre 50 et 100 visiteurs différents chaque jour.

A titre d'exemple, voilà les statistiques générales d'accès en novembre 1997 (nombre de visiteurs différents chaque jour):

JourVisites
7 décembre 199718
6 décembre 199748
5 décembre 199753
4 décembre 199762
3 décembre 1997138
2 décembre 1997114
1 décembre 199781
30 novembre 199750
29 novembre 199750
28 novembre 199775
27 novembre 199766
26 novembre 199782
25 novembre 199750
24 novembre 199785
23 novembre 199753
22 novembre 199743
21 novembre 199799
20 novembre 199775
19 novembre 1997126
18 novembre 199767
17 novembre 199739
16 novembre 199747
15 novembre 199730
14 novembre 199721
13 novembre 199743
12 novembre 199742
11 novembre 199740
10 novembre 199744
9 novembre 199731
8 novembre 199736
7 novembre 199766

Le pic à 99 du 21 novembre 1997 s'explique par un message envoyé sur zpajol pour annoncer des nouveautés sur le site Web. Le pic à 138 du 3 décembre est du probablement à la parution dans le Monde (daté du 2 décembre 1997) d'un article consacré au site.

6. Au-delà des frontières

Le rôle d'information au jour le jour concerne finalement plus les soutiens des sans-papiers que les sans-papiers eux-mêmes, qui dans l'ensemble ne sont pas des utilisateurs directs d'Internet. Pour les sans-papiers de Saint-Bernard, le rôle principal d'Internet dans leur lutte est plutôt de faire connaître leurs revendications le plus loin possible, jusqu'au-delà des frontières. Le site Internet a facilité la publication à l'étranger d'articles consacrés aux sans-papiers, par exemple aux Etats-Unis (San-Francisco Frontlines Newspaper, Network News), au Japon (Yomiuri Shimbun), ou en Allemagne (portrait d'Ababacar Diop entièrement réalisé par Internet pour le magazine Jetzt, supplément au grand quotidien allemand Süddeutsche Zeitung).

Des contacts intéressants ont été établis en Allemagne. Internet a produit une sorte d'effet ┤ boomerang ¬, des échanges entre internautes se prolongeant dans la réalité du mouvement par des initiatives concrètes. Salah, responsable de la coordination nationale des sans-papiers, a participé à un meeting à Münich. Des soutiens des sans-papiers ont été invités à la Documenta X à Kassel. Des militants allemands sont ensuite venus à Paris en novembre 1997. Florian Schneider, membre du groupe münichois [über die grenze], explique comment le site Internet des sans-papiers a joué un rôle inspirateur pour des actions en Allemagne (juillet 1997) : ┤ Nous nous sommes retrouvés à la fin de l'automne l'année dernière, et la principale raison était qu'il se passait quelque chose à Paris. Nous n'étions pas très bien informés par la presse, par les médias. Aussi avons-nous décidé de nous renseigner par nous-même. Nous avions tous le sentiment que le mouvement des sans-papiers était quelque chose de complètement nouveau. Notre premier but fut d'établir la connexion avec Paris. Et ainsi nous avons décidé que nous devions diffuser cette information. ¬ (5)

C'est en direction de l'Afrique que les tentatives d'ouverture internationale à travers Internet ont échoué. Ce n'est pas à cause du faible développement d'Internet sur le continent africain. Nous avons reçu des messages de soutien en wolof en provenance du Sénégal. Mais beaucoup de nos messages sont restés sans réponses. L'exemple de la liste malinet est symptomatique. La plupart des sans-papiers de Saint-Bernard sont originaires du Mali. Que pensent les internautes maliens de la situation de leurs compatriotes sans-papiers ? Voilà la seule réponse que nous avons reçue en réaction à un message d'information que nous avions envoyé. Elle est... en anglais, et laisse penser que, non seulement les expatriés maliens ayant accès à Internet ne sont pas spécialement solidaires des sans-papiers, mais également que pour cette élite du pays, la France n'est plus un lieu de séjour très recherché.



Date: Fri, 29 Nov 1996 21:23:57 -0500 (EST)

Cc: malinet@callisto.si.usherb.ca

Subject: Re: nouvelle expulsion de maliens vivant en France (fwd)



Hello everyone,

It is sickining to see how France treat our countrymen. When is the malien

government going to stand for its citizens. They are being treated like

animals and I don't any reaction from our leaders. Is Mali so dependant of

France that we are loosing our dignity?

7. La mémoire du mouvement

Nul ne sait ce que sera l'avenir du mouvement, mais on peut déjà tourner ses regards vers son riche passé. Une fonction nouvelle du site Web émerge progressivement : celle d'archivage de la lutte des sans-papiers. Le site contient tous les textes rédigés par les sans-papiers aux moments forts du mouvement, depuis les premiers jours jusqu'à l'évacuation de Saint-Bernard. La page d'actualités s'est transformée, au fil des mois, en une très précieuse chronologie complète des événements, au jour le jour, couvrant une période de près de deux ans. Cela n'a réclamé aucun effort particulier, car c'est une simple conséquence de l'accumulation. La seule condition requise était d'assurer la permanence du site. C'est peut-être l'une des caractéristiques du site Web des sans-papiers (et du mouvement lui-même) d'être resté vivant pendant une longue durée. Cela le distingue d'autres sites militants, qui se sont figés peu après les événements qui les ont fait naître.

Pour concrétiser ce rôle d'archivage, il est envisagé de réaliser à moyen terme un cédérom, qui cristalliserait au moment choisi l'ensemble du site Web, complété par des outils de recherche. L'idée d'un cédérom des sans-papiers est déjà ancienne, mais elle s'est transformée au fil du temps. Au début, il s'agissait de prolonger le site Internet par un support permettant une utilisation plus sophistiquée des possibilités multimédia (par exemple un jeu intéractif de ┤ chasse aux immigrés ¬), et dont la diffusion aurait contribué, elle aussi, à la médiatisation de la lutte des sans-papiers. Mais le projet s'est révélé trop ambitieux pour les possibilités de l'équipe. Il était incompatible avec notre mode de fonctionnement, dans lequel la contribution bénévole de chacun dépend de ses contraintes personnelles du moment, et où la continuité du résultat n'est obtenue que par l'addition de tous les efforts discontinus fournis par chacun pendant ses moments de disponibilité. La liste zpajol est symptomatique de ce fonctionnement. On y voit, comme au théâtre, les protagonistes faire leur entrée sur la scène, participer à l'action et au débat, puis s'éclipser pendant quelques temps avant de réapparaître lors d'un nouveau rebondissement.

Marc Chemillier

Merci à Hervé, Annick, Fil et Mogniss pour leurs commentaires sur la première version de ce texte.
  1. Mamady Sané, ┤ Sorti de l'ombre ¬. Journal d'un sans-papiers, Le temps des cerises, 1996.
  2. L'URL du site Web est http://bok.net/pajol. L'adresse de la liste de diffusion est zpajol@rosa.bok.net.
  3. Témoignage de Lamine Dembele, http://bok.net/pajol/sanspap/chloroforme/dembele.html
  4. Mogniss H. Abdallah, Et si la Coordination nationale participait à zpajol ?, http://bok.net/pajol/cyberespace/autrans/mog-internet.html
  5. Entretien avec Florian Schneider, http://bok.net/pajol/international/kassel/florian.html