L'art de l'éphémère  /  La tortue

Graphes eulériens  /  Le monde des esprits  /  Du Vanuatu à l'Angola



  • Le monde des esprits

    grade

    Ce que je voudrais étudier maintenant, c'est un ensemble de courbes qui sont plus simples que les courbes du type de la tortue, avec moins d'enchevêtrement de lignes, et plus de régularité apparente, parce que justement, sur ces courbes plus simples, ça sera plus facile de rentrer un peu plus en profondeur dans les problèmes qui se sont posés aux artistes Vanatu, et la manière dont ils les ont résolus.

    Pour introduire cette famille de dessins sur le sable particulière, je vais faire un détour par la peinture dont vous avez une reproduction ci-dessus qui se trouve dans l'exposition. C'est une peinture de la "maison des hommes" qui provient des îles Banks, qui appartient au Musée de Bâle, et qu'on trouve à l'exposition dans la pièce principale. Quand vous entrez, c'est en face de vous, on descend quelques marches, et en face, on a cette peinture, avec un ensemble de peintures et de statues, qui sont toutes des décorations de la maison des hommes. On a en particulier de magnifiques grandes sculptures en fougère arborescente qui sont tout-à-fait impressionnantes.

    Ces objets étaient destinés à orner la maison des hommes. Dans le catalogue, on trouve une photo qui a été prise dans les années 1910 par Speiser aux îles Banks, et qui montre comment les sculptures et les peintures de ce type étaient agencées, en situation, pour décorer la façade de cette maison des hommes. Qu'est-ce que la maison des hommes ? Disons pour simplifier que c'est le lieu rituel dans lequel se réunissaient les hommes, et dans lequel se prenaient les décisions importantes selon la coutume. C'est également le lieu qui sert pour l'initiation des jeunes garçons.

    Pour revenir à la figure représentée sur cette peinture, c'est une figure humaine accroupie. C'est un thème un peu particulier dans l'iconographie du Vanutau. Vous voyez que cette figure est très stylisée. Et ce qui m'intéresse pour mon propos, c'est qu'on la retrouve dans les dessins sur le sable. On retrouve une forme analogue, avec le même type de courbes pour représenter les bras et les jambes. Voyez le dessin sur le sable correspondant :

    tamate

    Celui-ci provient de l'île d'Ambae, et le titre de ce dessin est "le tamate s'est brisé en tombant". De nouveau, il s'agit d'une photo extraite du livre de Jean-Pierre Cabane. Le "tamate", c'est l'esprit des morts. Tout à l'heure, j'avais parlé de l'épreuve que devait traverser l'esprit du mort pour parvenir au territoire des ancêtres. L'esprit du mort, c'est le tamate, et voici une représentation du "tamate s'est brisé en tombant". On reconnait la même stylisation des bras et des jambes dans une silhouette humaine. Mais on a fait, en quelque sorte, un pas de plus dans l'abstraction, par rapport à la peinture précédente. Ce qui m'intéresse dans cette forme, c'est qu'elle est très stylisée, presque géométrique, mais surtout qu'elle peut donner lieu à des combinaisons de ce type :

    tamate multiple

    Vous voyez que la même forme est en quelque sorte "multipliée", pour former un nouveau dessin sur le sable. On a en réalité toute une famille de dessins sur le sable qui sont de ce type-là, avec cette forme qu'on pourrait appeler "en croisillon", où on a très peu d'éléments, essentiellement des lignes droites qui se croisent, et qui sont dupliquées. Dans cet exemple, vous voyez qu'on a quatre colonnes, et quatre lignes. Ce dessin est extrait lui aussi du livre de Jean-Pierre Cabane. Dans les dessins de Deacon, on trouve un dessin du même type, mais pas avec les mêmes dimensions, puisque cette fois, dans l'exemple de Deacon, on a quatre lignes, donc le même nombre de lignes qu'ici, mais par contre, on a cinq colonnes. Pourquoi je parle des nombres de lignes et de colonnes ? Parce que précisément, ce sont ces deux nombres-là dans les figures de ce type, qui vont jouer un rôle déterminant concernant la traçabilité du dessin avec une ligne continue.

    On va regarder de plus près comment ça fonctionne. Je reprends le dessin précédent. J'indique à gauche ses dimensions, c'est-à-dire quatre sur quatre. Et je regarde ce qui se passe quand on essaie de le tracer avec une ligne continue :

    croisillons 4 x 4

    Vous voyez que le tracé recouvre intégralement la figure. Et donc ce dessin est effectivement "monolinéaire", c'est-à-dire traçable avec une seule ligne continue, qui permet de tracer l'intégralité de la figure, sans lever le doigt et sans repasser par un segment déjà tracé. Ce qui est intéressant dans cette famille de dessins, c'est que on peut trouver, selon les dimensions du dessin, des cas où c'est traçable, mais des cas aussi où on rencontre des difficultés. Voilà un dessin qui est exactement du même type, mais j'ai simplement changé les dimensions, trois lignes et trois colonnes. Regardez ce qui se passe si j'essaie de tracer le dessin avec une ligne continue :

    croisillon 3 x 3

    Sur cet exemple, on constate que le tracé boucle avant qu'on n'ait pu parcourir l'intégralité du dessin. Donc en changeant simplement la dimension du dessin, en passant de quatre à trois, j'ai rendu le dessin non traçable par une ligne continue. En fait ici, la règle est simple. Il faut tout simplement que le nombre de lignes soit un nombre pair. Si le nombre de lignes est impair, le dessin n'est pas traçable avec une ligne continue. Dans le cas précédent, comme d'ailleurs dans l'exemple de Deacon, dans les deux cas, on avait quatre lignes, et de ce fait, les deux dessins étaient traçables par une ligne continue.


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