Modélisation des savoirs

Étude des processus mentaux. L'apport des TIC
Marc Chemillier
École d'été EHESS / INT, Porquerolles, 13 septembre 2006

 

Résumé : Cette intervention se propose de donner quelques pistes pour l'utilisation des TIC dans l'étude des savoirs de tradition orale (savoirs non mis en forme dans une rédaction écrite structurée, parfois non verbalisés). La question conductrice des recherches qui sont présentées ici est celle des processus cognitifs à l'oeuvre dans la production de ces savoirs. L'expérimentation réalisée sur divers terrains d'étude (devins de Madagascar, musiciens de France ou de Sardaigne) est basée sur le déplacement contextuel : la mise du sujet dans une tâche inhabituelle provoque la verbalisation. Des modélisations et simulations du phénomène étudié sont ensuite réalisées (dans la veine de l'ethnomathématique).

Un premier travail sur les polyphonies vocales de Sardaigne, réalisé avec l'ethnomusicologue Bernard Lortat-Jacob, montre les apports des modifications de certaines données musicales par l'outil informatique. Une étude du spectre acoustique d'un choeur à 4 voix permet de voir graphiquement la cinquième voix (la quintina) qui se dégage acoustiquement mais qui n'est chantée par personne. L'outil informatique permet d'isoler cette voix et de la faire entendre artificiellement.

Le deuxième travail réalisé auprès de devins du sud et de l'ouest de Madagascar, fait apparaître l'utilité des outils informatiques dans un contexte de tradition orale. La construction de tableaux de graines résulte à la fois de tirages au sort effectués par les devins (qui prennent une poignée de graines « au hasard » et répartissent les graines deux par deux avec l'index et le majeur, la destinée s'exprimant dans le geste de prendre une poignée de graines), et de règles de combinaison qu'ils appliquent de façon précise. Des tests chronométriques filmés permettent de s'interroger sur la maîtrise de cette technique, et de provoquer la verbalisation de certaines opérations implicites. Une collecte des carnets que les devins réalisent et leur numérisation permet la constitution d'une base de données pour mettre en place des méthodes d'analyse automatique de ces corpus. Mais ces carnets étant l'objet de transactions entre les devins, l'ethnologue se trouve lui-même impliqué dans ce processus d'échange : il existe un risque que ce logiciel de base de données soit détourné à des fins lucratives, ce qui pose le problème de la non-intervention de l'ethnologue dans ce système.

Le troisième et dernier travail présenté a été réalisé à l'IRCAM avec le musicien Bernard Lubat (http://ehess.modelisationsavoirs.fr/lubat/mediation). La vocation de l'informatique est ici d'expérimenter et de repousser les limites de la pratique musicale, tout en révélant certaines connaissances mises en oeuvre implicitement par le musicien. L'ordinateur capte le jeu de l'improvisation humaine sous le contrôle d'informaticiens, pour produire une nouvelle improvisation combinant imitation et transformation.