Modélisation des savoirs

Présentation

SIKIDY (terme malgache signifiant "divination", prononcer s'kid') est le titre donné au site web présentant les recherches menées sur les savoirs traditionnels liés à la géomancie à Madagascar, par un groupe interdisciplinaire de chercheurs associés dans le cadre d'un programme soutenu par l'ACI "Histoire des savoirs" du Ministère français de la recherche (2004-2007).

Le point de départ de ce travail est un article de Marcia Ascher paru en 1997 dans Historia Mathematica, vol. 24, p. 376-395. Pour plus de détails, voir l'article de synthèse paru en 2007 dans L'Homme, n° 182, p. 7-40, ainsi que le livre de Marc Chemillier Les Mathématiques naturelles, Paris, Odile Jacob, 2007, et le chapitre (en anglais) "Fieldwork in Ethnomathematics" du Oxford Handbook of Linguistic Fieldwork édité par Nick Thieberger, Oxford University Press, 2011, p. 317-344.

 

La géomancie, dans sa forme malgache ou ses variantes africaines et arabes, est une technique de divination dont les propriétés mathématiques ont été décrites dans de nombreux travaux. Généralement, ces descriptions abordent les propriétés formelles du système in abstracto, indépendemment des processus mentaux effectivement mis en oeuvre par les devins. Ce faisant, elles laissent ouvertes de nombreuses questions concernant la relation entre le modèle mathématique de la divination et les connaissances de ceux qui la pratiquent. Quelle forme de rationalité gouverne les connaissances et les actions des devins ? Le présent projet porte sur l'étude de la rationalité des savoirs et des actions dans le contexte de cette activité spécifique.

  • Répartition géographique et diffusion de la géomancie malgache
  • La divination malgache, appelée sikidy, est en usage sur toute l'île. Elle consiste à disposer sur le sol des graines de fano (une sorte d'acacia), sous la forme d'un tableau dont les différentes configurations sont interprétées comme autant de destinées. Ses principes sont directement empruntés à la géomancie arabe, qui s'est diffusée en Afrique dans le sillage de l'Islam. Les Malgaches semblent s'être fait une spécialité de ce mode de divination qui s'est implanté dans tout le pays. La plupart des dix-huit groupes ethniques de l'île pratiquent, à quelques exceptions près, les mêmes règles de base. Au cours de nos recherches sur le terrain, nous avons rencontré de nombreux devins, de l'ethnie Antandroy pour la plupart, dans différentes régions du pays : Tananarive, la capitale située au centre, Tuléar sur la côte sud-ouest, Majunga au Nord-Ouest, et Ambovombe, en plein pays Antandroy au Sud.

    carte avec lieux d'enquete

    La géomancie arabe, dont dérive la technique pratiquée à Madagascar, est décrite dès le Moyen-âge dans des traités en arabe ou en latin. En occident, les premiers textes datent du XIIe siècle, comme le traité Ars geomancie de Hugues de Santalla. À Madagascar, la géomancie est arrivée sans doute par le Sud-Est, chez les Antemoro (parfois écrit Antaimorona, l'une des dix-huit ethnies de Madagascar), où l'influence arabe est la plus forte. Elle y est attestée depuis des temps très anciens (par exemple dans l'Histoire de la grande isle de Madagascar d'Etienne de Flacourt publiée en 1661).

    Quand on lit ces témoignages anciens, on est frappé de constater que les règles du sikidy sont stables depuis plusieurs siècles et se sont transmises fidèlement depuis des temps encore plus reculés si l'on remonte aux origines de la tradition arabe. Les seules variantes d'une population à l'autre, comme on le verra, ne concernent que certains aspects particuliers - l'orientation des figures divinatoires selon les points cardinaux -, qui ne remettent pas en cause la construction elle-même.

  • Quelle est la place du devin dans la société malgache ?
  • Celui que nous appelons ici « devin », pour simplifier, cumule en réalité deux fonctions : celle de prédire l'avenir, mais aussi celle de guérir ou de résoudre des problèmes. La technique des graines contribue à ces deux fonctions, par le tirage aléatoire de tableaux lorsqu'il s'agit de prédire l'avenir, et par l'utilisation de tableaux aux pouvoirs particuliers lorsqu'il s'agit de guérir. En malgache, le terme mpisikidy (celui qui pratique le sikidy, c'est-à-dire la construction des tableaux de graines) désigne la même personne que le terme ombiasy (guérisseur).

    Tout le monde peut devenir ombiasy, mais c'est une fonction tenue principalement par les hommes. Les femmes peuvent l'exercer à condition de ne plus avoir leur père, ni aucun frère vivant. Il est important de souligner que d'une manière générale, les gens connaissent les règles de construction des tableaux de graines, même s'ils ne sont pas ombiasy. Nous l'avons observé dans les séances de travail sur le terrain, quand le devin avec qui nous enquêtons ne comprend pas une question. Toute l'assistance intervient pour la lui traduire dans les termes du sikidy, bien que chaque personne non devin affirme, pour son propre compte, tsy mahay, c'est-à-dire « ne pas connaître ». Le terme mahay veut dire « celui qui connaît ». Mais cette notion englobe plusieurs degrés de connaissance, depuis le non devin qui connaît les règles de base pour la construction des tableaux de graines ainsi que les termes utilisés mais ne se dira pas mahay, en passant par l'apprenti mianatsy (littéralement « celui qui apprend »), jusqu'au devin lui-même, et parfois même au grand maître désigné par le terme tsimaito en pays Antandroy. L'âge est un facteur constitutif de cette qualité de mahay. Avant quarante ans, les jeunes le sont rarement.

    Le devin-guérisseur a un rôle essentiel de notable dans son village ou son quartier. Il est consulté en toutes occasions : construction d'une maison, voyage, maladie, vols ou conflits, récolte, mariage. C'est à lui qu'il appartient de faire le choix lorsqu'il s'agit de fixer une date ou un lieu. Son importance est telle que les projets de développement ouvrant dans le Sud de Madagascar ont compris la nécessité de recourir à lui avant de mettre en place une infrastructure. Par exemple, pour construire des impluviums (systèmes de captation et de stockage des eaux de pluie), il est préférable de s'adresser au devin afin de déterminer le lieu adéquat. Celui-ci fera un choix tenant compte de tous les paramètres en jeu, notamment des tensions pouvant exister entre certaines communautés du village, ce qui permettra d'éviter les conflits. D'une manière générale, le devin s'efforce de donner une réponse raisonnable aux questions qui lui sont posées. C'est un personnage calme, réfléchi, qui inspire la confiance.

  • La compétence reconnue aux devins
  • Trois éléments concourent à définir la compétence reconnue aux devins:

    1. la possession d'objets sacrés appelés mohara,
    2. la connaissance des essences végétales appelées volohazo (plantes, bois),
    3. la maîtrise de la technique des graines (c'est-à-dire le sikidy à proprement parler).

    cornes mohara

    Les mohara sont des cornes de zébu évidées et décorées par des rangées de perles, contenant une sorte de pâte épaisse et noire dans laquelle sont plantées des lames de ciseaux. Ces objets sacrés inspirent le respect et tout devin en possède un ou plusieurs. Ils peuvent s'acquérir - et dans ce cas l'apprentis devin doit y mettre le prix - ou bien se transmettre entre générations. Mais en général, on ne transmet ces objets à un plus jeune que si le destinataire fait preuve de dispositions suffisantes pour maîtriser la technique des graines et la connaissance des plantes.

    Les volohazo sont les essences végétales que le devin utilise dans ses remèdes et dans les rituels qu'il pratique. Il s'agit de plantes que l'on pile ou de petits morceaux de bois que l'on gratte pour obtenir une poudre. L'ombiasy connaît une grande variété de ces essences. Au marché d'Ambovombe, dans le pays Antandroy, nous avons vu plusieurs ombiasy vendre de tels morceaux de bois sur lesquels le nom de l'essence correspondante était écrit.

    bois au marche     bois retsara

    Enfin, le dernier aspect définissant la compétence du devin est la maîtrise de la technique des graines, c'est-à-dire de la construction et de l'utilisation des tableaux. Pour devenir expert dans ce domaine et se distinguer du simple connaisseur, il faut une forme d'esprit particulière et une capacité d'assimilation de règles abstraites assez complexes. Tous les devins avec qui nous avons travaillé font preuve d'une grande habileté sur ce point. En revanche, d'autres informateurs rencontrés lors de ces missions, n'ayant pas les mêmes dispositions, ont eu parfois tendance à minimiser l'importance de la technique des graines et sa place dans la compétence des devins.

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